Bruyère Saint-Martin : un projet d’un autre temps
L’enquête publique sur le projet de dix-sept habitations et de création de voirie à Tourinnes-la-Grosse s’est clôturée le vendredi 18 septembre. Nous étions présents à la séance de clôture — seul groupe politique. Après lecture du dossier, notre conclusion est simple : ce projet ne convient ni à ce lieu, ni à cette époque, et la collectivité y perd ce qu’un opérateur privé y gagne.
Un projet auquel le lieu doit s’adapter

Le site borde l’église Saint-Martin, classée depuis 1946, reconnue patrimoine exceptionnel de Wallonie. Il forme, avec la Cure, l’École, le Beauvignet et la Maison de la Mémoire, le cœur de ce que Tourinnes a construit pendant des décennies. Ce contexte est protégé par un règlement régional, le RGBSR. Or le projet demande cinq catégories d’écarts à ce règlement et au guide communal, portant sur la quasi-totalité des dix-sept lots.
Quand un projet ne peut entrer dans les règles d’un lieu qu’en les écartant sur chacune de ses parcelles, la question n’est plus celle d’une dérogation technique : c’est celle de son adéquation au site. La voirie achève la démonstration. Le dossier la décrit lui-même comme une impasse qui « ne sera utilisée que par les riverains » — un morceau de village refermé sur lui-même, à l’opposé des orientations régionales en matière de maillage et de sobriété foncière.
Les tilleuls

L’alignement met en scène le clocher. Le projet a évolué, et il faut le dire : les abattages passent de quatre à deux, la voirie recule de neuf mètres. Ces modifications ont été obtenues parce que des riverains ont écrit lors de la première enquête. La participation pèse.
Elles ne referment pas la question. Le recul de neuf mètres vient d’une étude commandée par l’auteur de projet : treize arbres sondés, première grosse racine à neuf mètres en moyenne — mais entre onze et treize mètres dans cinq cas. Le protocole s’arrête là, sans documenter le chevelu racinaire, celui qui nourrit réellement l’arbre. Et c’est dans cette bande qu’est prévue une noue de cinq mètres de large. Les comptages eux-mêmes divergent : vingt-sept arbres selon le DNF, trente-sept selon l’étude racinaire, trente-quatre sur pied selon des relevés citoyens. Rien n’est réconcilié, et l’alignement de la rue Basse Collin n’est toujours pas représenté aux plans.
Quant aux deux abattages, ils sont justifiés par une « circonstance exceptionnelle » : la nécessité de créer un accès vers le projet. Une nécessité qui découle du projet lui-même ne saurait être exceptionnelle — à ce compte, tout projet justifierait l’abattage des arbres qui le gênent.
Reste le chantier. Tout le charroi passera par la ruelle Collin, entre les deux premiers tilleuls, sur cinq mètres de large. Le métré annonce 2.702 m³ de terres à évacuer. Les protections proposées sont formulées au conditionnel dans un courrier complémentaire : aucune n’est chiffrée, aucune n’est opposable. Deux arbres seront abattus. Ce sont les autres, et le sol qui les porte, qui devront traverser le chantier.
Les eaux
Le projet se situe au-dessus de rues qui ont déjà connu des inondations. La rue Basse Collin figure au listing communal des rues inondées. C’est en amont de ce point que l’on s’apprête à imperméabiliser près de 4.800 m² d’une prairie qui, aujourd’hui, absorbe.
La Cellule GISER, défavorable en 2025, a rendu le 8 septembre un avis favorable sous conditions — et leur nombre dit l’ampleur du sujet. Elle relève surtout que des informations essentielles manquent aux plans : volumes des dispositifs d’infiltration non renseignés, débit régulé des lots 3 et 4 « nullement communiqué dans les plans ou dans des documents annexes du dossier ». La compensation est annoncée ; elle n’est pas vérifiable.
Deux demandes de GISER s’adressent non au demandeur, mais à la commune. La première : interroger le service travaux sur la saturation du réseau d’égouttage en aval. Cette question reste sans réponse écrite au dossier, alors que six lots sur dix-sept rejettent leur trop-plein à l’égout. La seconde : implanter une butte mini-barrage dans le chemin creux de la rue Basse Collin. Autrement dit, corriger par un ouvrage de génie civil un problème de ruissellement qui, GISER le dit clairement, existait avant le projet. Un dispositif identique existe à Tourinnes, dans le chemin creux proche de la chapelle Saint-Corneille : chacun peut aller juger de ce qu’il fait à un tel lieu. Et son entretien reviendra, lui aussi, à la commune.
Un projet qui ne répond pas aux enjeux d’aujourd’hui
Le dossier ne comporte aucune évaluation climatique : la notice d’incidences écarte expressément la thématique « air et climat ». Ses propres chiffres permettent pourtant d’en poser l’ordre de grandeur. Le projet construit 3.234 m² de planchers pour 1.641 m² habitables — deux mètres carrés bâtis pour un mètre carré habité. Ce béton, cette brique et ces 2.702 m³ de terres représentent de l’ordre de 1.500 tonnes de CO₂, émises avant que la première maison ne soit habitée. Les logements, chauffés par pompe à chaleur, n’en émettront ensuite qu’une quinzaine par an. Le chantier pèse à lui seul un siècle de leur fonctionnement.
Le rapprochement s’impose : la commune vient d’emprunter 590.991 euros pour économiser une centaine de tonnes de CO₂ par an grâce à son réseau de chaleur biomasse. Construire neuf plutôt que rénover et diviser le bâti existant coûte ici quinze années de cet effort. Le besoin invoqué ne résiste pas davantage : Beauvechain comptait 7.222 habitants au 1ᵉʳ janvier 2018 et 7.248 au 1ᵉʳ janvier 2026.
À qui ce projet profite-t-il ?
Dix-sept parcelles seront vendues, soit 9.860 m² de terrain bâtissable là où il n’y avait qu’une prairie. La plus-value créée par l’autorisation revient au propriétaire du terrain, qui est aussi le demandeur du permis. C’est la logique de l’opération immobilière, et elle n’a rien d’illégitime en soi.
Reste ce que la collectivité reçoit. Une voirie en impasse qui ne servira qu’aux riverains. Dix-sept places de stationnement public, alors qu’elle en perd trois dans un quartier déjà saturé les jours d’événement. Une noue d’infiltration, des sentiers, le talus de la rue Basse Collin, l’éclairage, la signalisation. Et la gestion à long terme de l’alignement de tilleuls, plus quarante-deux arbres à planter. Un patrimoine à entretenir pour toujours, dont aucune pièce du dossier n’évalue le coût — et le conseil communal devra pourtant voter cette voirie.
Cherchons ce que le projet apporte d’autre. Aucun logement de plus petite taille. Aucun logement intergénérationnel. Aucun logement à finalité sociale. Aucun espace pour une activité économique ou un projet collectif.
Nous ne prêtons aucune intention au demandeur : une société immobilière poursuit sa rentabilité, c’est son objet social. Mais un permis n’est pas un droit acquis. Il s’accorde au nom de l’intérêt général, et le Code du développement territorial impose à l’autorité d’apprécier le bon aménagement des lieux et la gestion parcimonieuse du sol. Or à la lecture de ce dossier, nous ne trouvons pas l’intérêt général. Le bénéfice est privé, identifiable et immédiat. Les charges sont publiques, diffuses et durables.
Une instruction qui n’a pas permis d’en débattre
Les vingt-sept pièces consultables ne contenaient aucun avis d’instance. Pendant ce temps, cinq administrations rendaient le leur : l’AWaP le 12 août, six jours avant l’ouverture de l’enquête ; le SPW Mobilité le 27 ; l’inBW le 28 ; GISER et la Province le 8 septembre. Aucun n’a été joint. En 2025 déjà, il avait été répondu que les avis reçus pendant une enquête n’avaient pas à être rendus publics — motivation qui ne peut couvrir ni les avis de 2025, vieux de onze mois, ni celui du 12 août 2026.
En août 2025, le Département de la Nature et des Forêts avait rendu un avis défavorable : abattages, atteinte racinaire, chauves-souris protégées, Effraie des clochers. À notre connaissance, il n’a pas été reconsulté sur les plans actuels. Le rapport de la zone de secours, lui, repose sur des plans de décembre 2020.
Quant à la circulation, elle a été mesurée du 26 novembre au 2 décembre 2025 — pendant le week-end de clôture des Fêtes de la Saint-Martin, l’un des lieux d’exposition se trouvant sur la voirie même qui était instrumentée. Les résultats ne sont restitués que sous forme de moyenne de jours ouvrables. Les journées les plus chargées de l’année ont été mesurées, puis ont disparu. Le dossier conclut à un trafic fluide, et chiffre à 175 les mouvements de véhicules qu’il générera chaque jour.
Ce que nous demandons
Ce dossier revient pour la quatrième fois depuis 2019. Des avis défavorables rendus, puis contournés par des plans modificatifs. À chaque étape, les habitants ont été invités à se prononcer à nouveau — sur des pièces incomplètes, sans jamais voir les avis des administrations. Nous ne demandons pas une cinquième version. Nous demandons une décision.
Que le collège refuse ce projet. Non parce qu’il serait perfectible, mais parce qu’il ne convient pas à ce lieu. Un projet qui exige que les règles s’effacent sur chacune de ses parcelles n’est pas un projet à corriger : c’est un projet qui n’est pas à sa place.
Que ce refus soit assumé comme définitif. Le mécanisme des plans modificatifs permet d’ajuster indéfiniment une demande sans jamais la trancher. Huit ans de procédures ont épuisé la patience des habitants sans rapprocher personne d’une solution. Il faut que quelqu’un dise non, et l’assume.
Que la commune ouvre ensuite le dialogue avec le propriétaire. Refuser ne suffit pas : un terrain en zone d’habitat conserve une valeur, et son propriétaire des droits légitimes. C’est précisément pour cela qu’une décision claire vaut mieux qu’un nouveau round de procédure — elle permet enfin de parler d’autre chose. Acquisition publique, échange de terrains, extension de la zone de protection de l’église, partenariat avec un opérateur foncier : les outils existent, mais aucun ne peut être mobilisé tant que la commune se contente d’instruire des demandes successives.
Une fois la voirie ouverte et les lots bâtis, ce paysage aura disparu. Définitivement. Protéger ce lieu se décide maintenant, ou ne se décidera plus.
